Terre sans Frontière

Terre sans Frontière -

Printemps 2013

Sur le trottoir, de gros travaux gênaient la circulation. Un camion en manœuvre arrêtait tout et créait une longue file d’attente. Sortit alors d’une voiture un automobiliste furieux, avec de grands gestes désespérés et des cris que toutes les voitures autour reçurent placidement. L’ouvrier du chantier le regardait ironique, faisant avec la main le signe qu’il lui fallait terminer sa manœuvre et qu’il lui faudrait encore quelques instants pour cela. Ce furent encore d’interminables minutes jusqu’à ce que, enfin, la grande cohorte d’acier puisse s’ébranler lentement, portant en elle une espèce d’impatience et d’agressivité larvée…

Depuis l’arrivée de l’industrie, la société est ainsi de plus en plus stressée, comme si le temps lui échappait de plus en plus vite. La révolution industrielle nous a immergés dans un temps de plus en plus appauvri. La bousculade des médias fait que le temps n’est plus qu’un instant. Et la société numérique enferme l’homme dans un présent clos, haché, minuté, instantané.

Nous sommes liés – se connecter veut dire se lier – que nous voulions ou non par le monde des ordinateurs qui peu à peu nous gouverne et nous fait entrer dans un temps autre et inconnu, dans un profond bouleversement de notre rapport au temps. Sous peine de se retrouver rapidement exclu, ringardisé, mis hors circuit, hors du temps actuel, être connecté est devenu comme une obligation pour vivre l’aujourd’hui.

De pouvoir communiquer instantanément avec des personnes situées à différents endroits de la planète efface les distances, comprime les durées et supprime le temps. Les écrans de plus en plus miniaturisés nous envahissent et nous accompagnent jusque dans le moindre de nos déplacements, au point de devenir nos interlocuteurs privilégiés. Qui peut passer désormais une journée déconnecté de son téléphone mobile, de son ordinateur portable, sans avoir le sentiments d’être amputé d’une part de lui-même ?
Comme le chauffeur si impatient, victime sans doute de ce rapport nouveau au temps, en est le témoin, le monde numérique est un profond bouleversement de l’être tout entier. Nous devons répondre instantanément aux situations les plus diverses, sans pouvoir laisser place à la réflexion qui exige temps mort et possibilité de différer. Nous passons beaucoup de temps à échanger virtuellement avec les absents, et beaucoup moins à communiquer avec les personnes de notre entourage.

S’il nous faut être connectés, il faut, à moins de nous perdre, faire aussi l’effort de se déconnecter. Nous voulons bien vivre reliés avec les plus lointains, à condition que ce type de communication ne nous éloigne pas de ceux qui sont physiquement proches de nous. Les échanges virtuels ne remplacent pas l’émotion imprévisible d’un contact physique ou d’un véritable face à face.

Dans notre société qui secrète la solitude, il nous faut avoir le courage de briser par la tendresse l’isolement et les murs où nous nous enfermons. Il nous faut déconnecter pour faire sauter les verrous, reconnaître l’autre et lui permettre de découvrir la source enfouie dans l’épaisseur de la vie. Le contact réel est amour de tout ce qui est, jubilation de toute naissance, faim de donner à celui qui manque. Il sait créer le vrai espace où l’on peut libérer.

Dans un monde connecté, il nous faut révéler qu’une aurore latente ne cesse de vivre en nous. La naissance quotidienne à l’humanité, à ses joies, à ses peines, nous porte à avancer vers cette aube permanente. C’est une aurore toujours prête à surgir. A chacun de nous, Terre Sans Frontière offre de multiples occasions pour cela.

René Xavier NAEGERT dit le Pope
edito04